Carnet ouessantin

Île d’Ouessant – juillet 2020

carnet originalement publié dans Libération

« L’une des serveuses du bar-café-boulangerie me dit quelques jours plus tard qu’il n’y avait pas eu autant de touristes depuis des années sur leur petite île. »


Quand je lève la tête de mon carnet – je n’ai pas résisté à la tentation d’y croquer la façade rouge du «Fournil de Camaret» et de la boulangère, en train de tourner ses crêpes – c’est pour voir qu’au loin, une file a commencé à se former. A vue de nez, une centaine de personnes se presse sur l’embarcadère. Il est plus que temps d’y aller.

Le port est très tranquille à cette heure : l’eau est étale et offre un miroir presque parfait au ciel impressionniste du petit matin. Comme je m’approche, je comprends que nous serons très nombreux à bord du bateau qui doit nous conduire à Ouessant, ma sœur et moi.

Pour une Bretonne qui aime répéter combien les îles la fascinent, je méconnais encore nombre des rochers plus ou moins habités qui ponctuent la côte atlantique. C’est Ouessant qui s’est dessinée au fil des semaines de ma vie confinée, en cet étrange début d’année 2020. Je me suis prise à rêver, oui comme beaucoup, des embruns qui font friser les cheveux, de la course avec les vagues, des pieds qui s’enfoncent dans le sable et même de l’odeur de marée basse qui fait pourtant froncer mon nez. Mon corps confisait à Grenoble tandis que naissait dans ma tête un lieu loin des immeubles et des montagnes, traversé par les rafales et les vagues, un lieu pour m’échapper, un lieu où j’emporterais un carnet pour dessiner et une carte pour me perdre, où je marcherais. Un rêve romantique. Un rendez-vous pour plus tard.

L’eau est fraîche (« C’est comme ça qu’on aime notre mer ! » affirme crânement une pub pour la bière du coin) et cristalline mais les gros rouleaux qui se fracassent sur le sable sans discontinuer découragent les baigneurs de s’aventurer trop loin. Tant pis ! Quitte à prendre des coups de soleil et à perdre son maillot dans les vagues (n’a pas la classe du surfeur qui veut…), on a 10 ans le temps d’une journée et c’est drôlement bien…

Nous prenons place dans la queue. Ça parle anglais, allemand, français : il y a des jeunes et des beaucoup moins jeunes qui se pressent, se serrent, veulent être les premiers à monter (ou en tout cas pas les derniers) dans l’espoir de trouver une place sur le pont, à l’étage. L’un des membres de l’équipage intervient rapidement : les masques sont obligatoires et le respect des distances de sécurité aussi. Il ajoute «dans la mesure du possible» et ça en fait rigoler certains, d’un rire un peu jaune, car le bateau est complet. «Faites au mieux», qu’il bougonne.

Je trouve une place au rez-de-chaussée – ou au rez-de-mer ? – près d’une fenêtre. La traversée est commentée et l’équipage égrène, entre deux passages de dauphins, les poncifs sur les insulaires et des dictons bretons qui font se gondoler les passagers dont on voit seulement les yeux rire, derrière les masques et les capuches des cirés. Une dame s’assied bientôt à côté de moi, chargée de bien plus de bagages qu’elle ne peut en porter elle-même. Elle aussi tient des carnets de voyage, mais ne dessine pas car «on ne peut pas avoir tous les talents !». Elle fait partie d’un groupe voyageant avec un tour-opérateur, mais attention, quelque chose de petit, de local, qui fait attention.

Un peu plus tard, le bateau nous déverse sous une ondée qui a tôt fait de balayer l’île avant de s’en aller comme elle était arrivée : furtivement.

A Ouessant, je respire. Le sol de l’île est tourbeux, souple et élastique, il rebondit presque sous nos pieds. La nuit tombe si tard, le soir, que je n’ai jamais besoin d’utiliser ma lampe : bonheur de lire à 22 h 30 à la lumière du soleil couchant. Les mûres sont noires et un peu âcres. L’eau n’est «pas froide, elle est fraîche» : c’est quelqu’un qui le dit depuis la crique où il se baigne, dissimulé derrière un repli rocheux qui le soustrait à notre vue. Plus tard, nous nous abritons d’une averse brutale derrière les murs d’une vieille maison de pierre dont le toit a disparu – le vent est si fort que la pluie tombe presque à l’horizontale, alors le mur nous suffit amplement.

Un matin, très tôt, je recroise la dame qui était assise à côté de moi dans le bateau. Elle marche sur le sentier qui sinue le long des falaises avec son groupe d’une dizaine de pèlerins, en route nous dit-elle vers un petit-déjeuner apparemment bien mérité (les joues sont rouges et les souffles courts) à Lampaul, le (seul) bourg de l’île. C’est un matin brumeux et froid où le clocher de l’église disparaît dans les nuages, un matin où j’aurais presque pu me croire seule.

Mais ici comme sur le continent, n’en déplaise à mes idéaux romantiques d’île bretonne qu’un géant aurait égarée dans l’océan vert-de-gris, ici comme sur le continent, on est rarement seul.

L’une des serveuses du bar-café-boulangerie me dit quelques jours plus tard qu’il n’y avait pas eu autant de touristes depuis des années sur leur petite île. Elle est désabusée, en colère contre les gens «qui s’en foutent». Il faut les comprendre : ils sont coupés de tout, il y a plein de choses qui leur manquent, aux Ouessantins. A une heure de bateau depuis le port du Conquet et à deux de Brest ou Camaret, ils sont loin du monde mais aussi de certains de ses maux. Alors les six bateaux qui, depuis la mi-mai, débarquent chaque jour au port du Stiff plus de mille touristes qui veulent chacun leur part de nature sauvage, de «beau temps plusieurs fois par jour», de solitude et d’espace, ces six bateaux et ces mille touristes, soit plus que le nombre d’habitants sur l’île, ça la fâche.

Bien sûr qu’on se réjouit que les gîtes et les restaurants soient remplis : ça aide à rebondir après ces mois difficiles. Mais voilà : certains ne font pas attention et le fait est que l’on dénombre désormais trois cas de contamination au coronavirus. Rien de trop grave pour l’instant, mais trois cas tout de même sur une île pourtant coupée de tout et majoritairement peuplée de personnes âgées. Ma serveuse est dépitée. «On se croyait protégés, mais en fait… non.» Voilà des semaines qu’elle a cessé d’embrasser ses grands-parents. Et elle m’explique, sans deviner combien je la comprends, comme c’est difficile de ne plus se toucher quand on vit tous sous le même toit.

Il est ardu de fuir le monde, même un peu. J’avais plagié Piaf en quittant Camaret-sur-Mer : «Emportée par la houle…» J‘avais voulu me croire en route vers un refuge dans l’océan, vers un caillou-sanctuaire, vers une île-parenthèse, à bord du Fromveur II et de son drôle d’équipage. Croire à un monde sous cloche, hors de l’espace et hors du temps, avec les nuages infinis, les chemins qui tortuent, les cheveux qui frisent, les falaises qui tombent et les phares qui jalonnent l’horizon, mais sans les autres dont je fais pourtant partie, sans les «fâcheux», sans les mètres de sécurité et sans les masques. Sans le Télégramme qui titre : «Tourisme et Covid-19 : Comment les îles bretonnes font face».

Croire – mais y ai-je jamais vraiment cru ? – à une carte postale en quatre dimensions. Ouessant comme un mirage en plein épisode de tempête. Un mirage, peut-être. Mais un mirage très charmant.